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L'interview du week-end

Facebook, Instagram, TikTok : « Ne montrer que ce qui va bien empêche les gens d’être heureux »

Pour le psychiatre Dirk De Wachter, nous n’accordons plus assez de place aux malheurs et aux chagrins personnels, devenus tabous et indésirables dans ce qu’il appelle la "société du bonheur".

Facebook, Instagram, TikTok : « Ne montrer que ce qui va bien empêche les gens d’être heureux » iStock


  • Publié le 05.03.2022 à 09h30
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Pourquoi docteur - Pourquoi avoir publié le livre « L’art d’être malheureux » (Editions La Martinière) ?
Dirk De Wachter - J’ai décidé d’écrire ce livre suite à l’identification du constat paradoxal suivant : le bonheur est affiché partout sur les réseaux sociaux, alors que je reçois de plus en plus de gens qui sont malheureux au sein de mon cabinet. Le nombre de maux psychiatriques augmente aussi considérablement depuis plusieurs années. Quand j’ai commencé à travailler, le DSM-3, qui recense toutes les maladies mentales, comptait une centaine de pages. Aujourd’hui, le DSM-5 en fait plus de 300.

De quoi souffrent majoritairement vos patients ?
D’anxiété, de dépression, de fatigue et de solitude. Souvent, je reçois des personnes qui n’ont pas parlé à quelqu’un en face à face depuis des années.

Que vous demandent-ils ?
Généralement, ils n’ont pas vraiment conscience de l’origine de leur mal être et veulent que je leur prescrive une pilule pour être heureux. Ce à quoi je réponds que la médication, sans changement de vie, ne suffit pas.

A quand remonte l’avènement de ce que vous appelez "la société du bonheur" ?
L’injonction au bonheur est une tendance qui s’est installée petit à petit en Europe, au Japon et en Amérique du nord depuis une trentaine d’années.

Pourquoi le fait de toujours devoir montrer que l’on est heureux sur les réseaux sociaux est problématique selon vous ?
Le fait de ne montrer que ce qui va bien empêchent les gens de partager leurs difficultés avec les autres, ce qui est essentiel pour affronter un problème et le digérer. On a l’impression qu’avoir des soucis n’est pas normal, alors que même si on est très chanceux dans la vie, on aura toujours des choses désagréables à traverser.

Les réseaux sociaux laissent aussi malheureusement penser que le bonheur s’achète, car les internautes n’ont de cesse d’afficher leurs biens matériels : leur plus belle villa, leur plus belle voiture, leurs plus belles vacances, etc.. Or, si l’argent est important pour vivre, le fondement du bonheur ne se trouve pas dans la consommation mais dans le relationnel.

Que pensez-vous du développement personnel, très à la mode en France ?
Le mot "personnel" me gêne. Ce sont des démarches trop centrées sur l’individu, alors que je pense que l’être humain a profondément besoin des autres pour être heureux.

Que recommandez-vous pour être bien dans sa tête ?
J’invite d’abord chacun à réfléchir sur sa vie afin de trouver son propre équilibre, sans forcément s’appuyer sur des conseils extérieurs.

Je recommande ensuite, en cas de mal être, d’identifier les problèmes dont on souffre et de les verbaliser avec nos proches (et pas avec une communauté virtuelle, aussi importante soit-elle) : amis, collègues, famille, conjoint, etc...

La dernière base essentielle d’une vie équilibrée est de voir les gens qui nous aiment pour de vrai. Rien ne vaut le contact réel - un câlin, un regard, un sourire - même si les réseaux sociaux entraînent souvent le contraire. Au cours de ma carrière, j’ai par exemple rencontré des personnes souffrant de handicaps lourds mais qui étaient heureuses car elles étaient bien entourées. A l’inverse, je vois énormément de patients en bonne santé physique mais mal mentalement, parce qu’ils ne tissent aucun lien humain dans la vie réelle.

Que faudrait-il changer dans nos sociétés occidentales ?
Je ne pense pas qu’il faille nécessairement former plus de psychiatres, mais plutôt faire en sorte que l’on soit tous un peu plus à l’écoute de nos proches.

Un mot en conclusion ?
J’espère que la prise de conscience collective que nous avons tous besoin de voir nos proches en vrai, déclenchée par les confinements anti-Covid, va survivre à la fin de la crise sanitaire.

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